La Fée Lit

"Quand je pense à tous les livres qu'il me reste à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux" (Jules Renard)

"Chanson douce", Leïla Slimani

"Le destin est vicieux comme un reptile, il s'arrange toujours pour nous pousser du mauvais côté de la rampe".

Lorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d'un cabinet d'avocats, le couple se met à la recherche d'une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l'affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu'au drame.

Bien avant le buzz, bien avant le Goncourt, Plume de Cajou (son avis ici) m'avait donné envie de lire ce roman, choisi avec enthousiasme par une de mes élèves pour son examen de juin. C'est donc sans procrastiner (admirez l'effort!) (ou presque, puisque mon avis arrive après celui de quasi toute la blogo :-)) que je me suis plongée dans cette chronique d'un drame annoncé.

Le bébé est mort. La fin de tout? Sans doute. Mais le début du roman pourtant. Inexorablement, Leïla Slimani remonte le temps, et nous donne à voir la genèse d'un drame. Terrible. Inévitable. Dans Chanson douce comme dans une tragédie grecque, le lecteur devient spectateur, impuissant, trépignant, hurlant malgré lui des mises en garde que personne n'entendra. Le lecteur, contrairement à Myriam et à Paul, sait. Si le procédé n'a rien de novateur, il n'en est pas moins diablement efficace, puisque qu'au fil des pages, pendant que l'histoire se tricote (ou se détricote, c'est selon), la tension monte, insidieuse, vicieuse, dans des scènes fortes, où roulent des mandarines, où une carcasse de poulet trône sur une table, indéchiffrables indices pour ceux qui ne savent pas...

Résolument contemporain dans sa langue et son rythme, Chanson douce est un roman qui interroge son époque, qui décortique, dissèque, sans fausse pudeur et sans tabou, mais qui ne juge pas. L'éternelle culpabilité maternelle (tu travailles? Mais qui élève tes enfants alors? Tu restes à la maison? Feignasse que tu es! Quoi, tes enfants vont à la garderie? Quoi, ils mangent des céréales au petit déjeuner? Quoi? Quoi? Quoi? Mauvaise mère que tu es!), l'ambivalence de Myriam, voilà qui parlera sans doute à toutes les femmes que nous sommes. Puis le couple, aussi, la parentalité, les belles-mères, les bouteilles de vin rouge, les vacances au soleil, les enfants (des vrais, des qui bougent, râlent, se roulent par terre et foutent la honte, parfois). Et Louise. Louise dont on ne sait que peu de choses, Louise dont le portrait se dessine en creux, dans les mots de ceux qui l'ont connue, ou qui ont cru la connaitre. Louise qui s'occupe des enfants, des parents, de l'appartement et des repas, Louise qui prend de la place, de plus en plus, jusqu'à ce que...

Et voilà mon gros bémol. Plus encore que la fin, bâclée, trop rapide, trop sèche, trop brusque, trop vague, qui m'a laissé un vilain goût d'inachevé. J'aurais aimé que Leïla Slimani prenne le temps de nous montrer comment, lentement mais sûrement, Louise est passée de l'autre côté de la Force. Comment (même pas "pourquoi", juste comment) la nounou modèle devient bourreau. Et  trois insinuations floues, deux jours de maladie et quelques lignes qui laissent supposer que... ne suffisent pas, pour moi. Dans ce roman gris, j'aurais aimé que le noir soit plus profond, que l'auteur le gratte autant qu'il gratte le blanc.

Malgré tout, Chanson douce  est un roman que je vous conseille, si vous faites partie des deux pelés et trois tondus qui ne l'ont pas encore lu :-)

 

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A
Je ne l'ai pas encore lu mais j'ai lu de nombreuses chroniques toujours élogieuses. J'attends qu'il sorte en poche, mais son premier roman est merveilleux aussi, si tu ne l'a pas lu je te le conseille vivement : Dans le jardin de l'ogre.
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L
En effet je ne l ai pas lu, mais je le note du coup :-)
M
Je ne suis pas sortie totalement conquise de cette lecture mais je suis contente d'avoir lu mon... 2e Goncourt. ^^
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L
Tiens, tu me fais penser que je n ai pas lu en lire beaucoup non plus...
L
Je fais aussi partie de la poignée de gens qui ne l'ont pas encore lu ... mais il me tente depuis pas mal de temps . Maintenant qu'il est tout auréolé de gloire je crois que je vais attendre un peu car on en entend beaucoup parler !
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L
Laisser retomber le soufflé c est souvent une bonne idée en effet! Des bisous:-)
N
Même avis sur la fin bâclée. Et même bémols sur "l'explication" du basculement vers le côté obscur. Et puis je crois que ce roman est trop ancré dans le réel pour moi...
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L
Je partage en effet totalement ton avis. Bien mais pas mémorable donc:-)
V
Ce n'est pas un indispensable mais je ne regrette pas de l'avoir lu.
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L
Tout à fait:-) je me demande quand même ce que va en penser mon élève... Suspense
M
Je pointe chez les pelés. Il me tente, mais je manque cruellement de temps, et il me fait un peu peur. Belle-maman l'a demandé pour noël, je lui piquerai à ce moment-là.
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L
Rire diabolique
M
C'est elle qui l'a demandé (parmi une liste réduite) ;)
L
Euh, si belle maman y voit un message caché (sur les belles mères justement) ça risque de jeter un froid...
A
C'est tout à fait ça. Il manque un truc. Outre la fin précipitée.
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L
Ah mais je ne savais pas que tu l avais lu, je file à la recherche de ton billet :-)
J
Je partage ton avis ..... bémol compris ..... moi aussi, je suis restée sur ma faim ....de comprendre .....
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L
Ah ça, pour le coup, c c'est assez mince comme explication en effet. Des bises madame :-)
S
Je fais partie de ces personnes qui ne l'ont pas encore lu : il me fait peur ^^
J'ai déjà du mal à faire confiance aux gens quand je dois laisser mon chat, je n'ose imaginer si un jour j'ai des enfants et que je dois laisser ^^ Donc, pas encore oser :D
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S
Vu que je suis une incorrigible curieuse, je risque de craquer un de ces jours ^^
L
Tu risques bien de ressentir un certain malaise en effet. Mais y a pas de chat. Juste un poulet :-),